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Jaquette Nouvelles de Colombie

Nouvelles de Colombie

  • magazine : Brèves
  • numero : 110 - 2017
  • date : 05 juin 2017
  • catégorie : Culture & arts

Sommaire

  • Les subtiles transgressions de Pedro Ruiz

    Il m’arrivait parfois de dormir dans une maison de
    la rue de Bièvre, où six siècles auparavant Dante avait
    écrit la Divine Comédie. Nous savions que Dante avait
    vécu dans cette rue étroite et sinueuse qui se termine
    soudain en s’ouvrant au spectacle merveilleux de la cathédrale
    de Notre-Dame, immense caverne mystique sur
    l’autre rive du fleuve. C’était une ruelle médiévale avec
    cathédrale gothique et, suivant notre fantaisie, nous décidâmes
    que c’était justement cette maison qui avait vu
    Dante en exil, écrire une partie du poème. Dolce color
    d’oriental zaffiro, nous exclamions-nous à l’aube.

    par William Ospina
  • Pedro Ruiz, la main envoûtée par Pedro Ruiz
  • 31 décembre 1999

    1. Les jours que je m’apprête à restituer se sont
    déroulés il y a un moment, dans la ville de New York,
    autour du 31 décembre 1999. C’est la date précise à
    laquelle une bonne partie de l’humanité a fêté la fin
    du millénaire. La date à laquelle la plupart d’entre
    nous pensions que quelque chose d’important était
    en train de se passer, et que faire partie d’un truc
    aussi important nous rendrait nous aussi spéciaux. 2.
    Espace et temps du récit résultent d’un fait simple : je
    suis un type qui peut parfois se fier à sa bonne étoile.

    par Juan Álvarez
  • Dr. Tomás Aguirre

    L’ingénieur Diego Espinosa n’éprouve pas la
    moindre nostalgie pour Bogotá, pour sa femme ou
    pour sa fille qui vient de naître. Il n’est pas à l’aise sur
    le siège de l’avion. On dirait qu’il a cinquante ans,
    mais il vient en fait d’en avoir quarante-deux. Chaque
    fois, à son retour dans sa ville natale, il prend soin de
    ne prévenir personne, histoire de s’épargner toute
    sorte de scène à l’aéroport. Depuis trois semaines, il
    est à Paris mais il ne comprend toujours pas un traître
    mot à ce que lui racontent les Françaises. À vrai dire,
    les Champs-Élysées ne lui ont pas paru plus extraordinaires
    que ça. D’ailleurs il déteste ça, prendre l’avion.
    Il a mal à la tête. Il a envie de dormir.

    par Ricardo Silva Romero
  • Le cirque Manson

    La troupe du Cirque Manson est composée
    d’un seul homme et de vingt-sept femmes.
    L’homme est blond, il a un corps de phoque et un
    regard de chat, une cicatrice traverse son visage de
    l’oeil jusqu’aux lèvres ; il lui manque une dent. Il ne
    parle jamais. Les femmes ont été enrôlées au long
    de la Route 80 : Ogden, Rock Springs, Laraine,
    Cheyenne, North Platee, Grand Island, Omaha,
    Davenport.

    par Antonio Ungar
  • Les mauvais jeux de mots (ou l’art de la typographie) par Juan Esteban Constaín
  • Antigone

    Le costume est une tunique faite de papier
    journal. Elle a la face barbouillée de gris. Deux traits
    en demi-lune lui font des yeux plus grands que
    nature. Sur ses mains, une tache pourpre. Mais c’est
    en fait son corps tout entier que cette tache recouvre.
    Elle porte des sandales rappelant l’ancien temps de
    Thèbes et des cheveux empâtés à grands renforts de
    gel.

    par Pablo Montoya
  • Voleurs d’oublis

    Personne n’a jamais su ni quand ni comment il
    était arrivé à la gare routière. Il n’avait rien de particulier,
    aucun trait remarquable. Il avait l’air si normal,
    était si ordinaire, qu’il en devenait presqu’invisible.
    Plusieurs rumeurs couraient à son sujet : il avait fui
    vers le sud à cause d’une faillite, sa famille l’avait abandonné,
    il était descendu au beau milieu d’un voyage et
    l’autocar était reparti sans lui.

    par José Zuleta
  • Il y a pire

    Titi s’appelait Ernesto, comme son oncle
    maternel, qui lui tenait lieu de papa. Le papa de Titi
    vivait dans une autre ville avec son autre famille,
    mais ils se voyaient tous les quinze jours. Ce n’était
    pas très loin. Une heure à peine en voiture, et celle
    de son papa était super rapide. Titi attendait en
    général assis sur le trottoir, vêtu d’un jean foncé et
    d’une chemise à manches longues qui lui tenaient
    trop chaud.

    par Margarita García Robayo
  • Le stylo-plume anglais

    Je me suis demandé si c’était Carrizosa qui avait
    la grandeur d’Hitler ou Hitler la mesquinerie de
    Carrizosa. Quelques heures plus tôt, en découvrant
    l’érudition en fait de civilisation française de ce type à
    la chevelure blonde, aux yeux pleins d’amertume et
    aux lèvres éternellement furieuses, je n’en revenais pas
    de sa métamorphose. Il parlait depuis un bon moment
    comme le ferait une multitude d’hommes, employant,
    à tour de rôle, la précision de l’auteur de traités, le ton
    digne du général, la morgue du sybarite, et la nostalgie
    du marin au teint hâlé par le sel, le soleil et les
    tempêtes.

    par Jorge Aristizabal Gáfaro
  • Arthur Rimbaud en visite au Tequendama

    Une étrange agitation régnait chez le jeune
    poète José Asunción Silva, quelques minutes avant
    qu’apparaisse une calèche en bas de la rue, dissimulée
    par la brume et la pluie de Santa Fe. Le
    véhicule mit quelques minutes à arriver au portail
    et après une attente inconfortable, on vit sortir un
    homme maigre et grisonnant, la quarantaine
    d’après son allure, dont le sourire cynique peinait à
    camoufler l’amertume.

    par Eduardo García Aguilar
  • Les nombrils

    En général, je préfère être endormi plutôt que
    réveillé, mais aujourd’hui ça m’a plutôt réussi, de
    m’être levé au lieu d’avoir dormi toute la matinée.
    Parce que je me suis levé tôt, pour la première fois de
    ma vie, j’ai un doigt cassé. C’est José F qui me l’a
    cassé, et c’est le troisième doigt du pied droit. Je me
    demande si les orteils ont, comme les doigts de la
    main, un nom chacun. Ils s’appellent peut-être
    comme ceux de la main : index, majeur (qu’en
    espagnol on appelle doigt du coeur), annulaire, auriculaire
    ; sauf le dernier (ou le premier) qu’on appelle le
    gros orteil et pas le pouce. José F me l’a cassé en
    marchant dessus avec sa fausse chaussure et il a fait
    semblant que ce n’était pas exprès. Je vais faire comme
    si ce doigt cassé s’appelait le doigt du coeur, comme
    s’il était sur la main, mais pas sur le pied.

    par Carolina Sanín
  • Entrée en religion

    1. Au commencement était le clou.
    Suivant le conseil de l’auteur, j’avais planté
    devant mon bureau un clou auquel accrocher les
    lettres de refus, les invitations à transmettre le
    manuscrit à d’autres éditeurs, les avis défavorables. Si
    je me montrais persévérant, patient, et que les dimensions
    du clou étaient adéquates, assurait l’auteur, je
    parviendrais à vendre quelque chose avant d’avoir à
    planter un second clou. Vendre faisait la différence
    entre être quelqu’un qui écrit et être un écrivain.
    Dans mon cas un second, et même un troisième
    clou furent nécessaires. Le clou le plus long que je pus
    trouver à la quincaillerie.

    par Luis Noriega
  • La maison hantée

    C’est une fête foraine qui, dit-on, débarque
    parfois dans certains villages et plus rarement dans
    des villes, avec une attraction très particulière, une
    maison hantée unique en son genre, dont les
    méthodes sont bien plus efficaces que celles de la
    concurrence. À l’intérieur de cette maison hantée, il
    n’y a ni projections de fantômes dansant sur les
    parois, ni bruits de chaîne étranges. Encore moins
    de jeunes hommes déguisés en assassins sanguinaires
    qui poursuivent de naïfs spectateurs avec de
    fausses tronçonneuses.

    par Diana Ospina Obando
  • Un homme et un chien

    Leoncio marche dans une rue animée de la ville.
    Il porte à la main un journal et un dossier en carton, et à
    en juger par la gabardine qui pend à son bras, la soirée
    risque d’être fraîche. Leoncio ne supporte en effet pas le
    froid, aussi léger soit-il. Il est six heures et une minute, il
    y a une minute qu’il est sorti du bureau, et il se dirige
    vers l’arrêt de bus. Comme tout le monde, il marche
    d’un pas très pressé, pris dans la course éternelle et le
    plus souvent vaine de dénicher une place pour s’asseoir
    dans le bus.

    par Luis Fayad

A propos du magazine

Brèves
Brèves BREVES est une revue totalement dédiée à la publication de nouvelles et à l’actualité de la fiction courte. Anthologie permanente de la nouvelle, elle est un espace de rencontre avec des écrivains contemporains, des lectures inédites, traductions, un cahier magazine, des informations sur la vie littéraire et éditoriale, des entretiens, notes critiques, études...

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